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Louis II de La Trémoille ou la dernière chevalerie
Par Laurent VISSIERE - Maître de conférences à la Sorbonne en histoire médiévale, - Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm et de l'Ecole des chartes, - Archiviste paléographe, - Agrégé d'histoire. Il est venu à Thouars après la présentation de sa thèse sur Louis II de La Trémoïlle.
Louis II de La Trémoille (1460-1525) représente à lui seul une époque, celle d'une France conquérante, encore chevaleresque, mais déjà moderne. Au service de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier, pendant près de cinquante ans, il occupa sans la moindre interruption ou éclipse un rôle de premier plan à la cour et aux armées. Personnage central des premières guerres d'Italie, il participa à la plupart des expéditions dans la péninsule jusqu'à sa mort, en février 1525, sur le champ de bataille de Pavie. À soixante-quatre ans, le chevalier en armure fut tué d'un coup d'arquebuse.
En 1528, trois ans à peine après sa mort, le grand rhétoriqueur Jean Bouchet publiait à Poitiers le récit de sa vie héroïque, contribuant à façonner sa légende de « chevalier sans reproche » (1). C'est le moment, en effet, où l'on se met à exalter l'ancienne chevalerie, condamnée désormais par les progrès de l'arme à feu. Il serait difficile de démêler la réalité de la légende si, par un miraculeux hasard, l'on n'avait conservé les archives personnelles de La Trémoille, dans le fameux chartrier de Thouars. La confrontation des chroniques officielles, de la biographie de Jean Bouchet et de ces archives privées, en grande partie inédites, permet de mieux comprendre ce que furent vraiment la vie et l'action du vicomte de Thouars.
Les origines et la jeunesse
A - Enfances
Lorsqu'en septembre 1460, le jeune Louis naquit au château de Bommiers, en Berry, sa famille, plus ou moins en disgrâce, avait perdu beaucoup de sa splendeur. Les La Trémoille avaient leur nom entaché par nombre de scandales qui avaient défrayé la chronique tout au long du XVème siècle, et même si le frère de Louis Ier de La Trémoille, Georges, sire de Craon, restait l'un des ministres les plus écoutés de Louis XI, le roi se méfiait de cette famille trop puissante, et trop liée aux ducs de Bourgogne(2).
Pour l'heure, Louis Ier de La Trémoille et sa femme, Marguerite d'Amboise, s'étaient complètement retirés des affaires publiques, et, malgré l'ancienneté et le prestige de leurs noms, ils menaient l'existence assez terne de seigneurs fonciers de second rang. Les chroniques ne font presque jamais mention d'eux, ni à la cour, ni à la guerre.
La naissance du fils tant attendu, après 15 ans de mariage, fut l'occasion de réjouissances exceptionnelles. Les astrologues appelés au berceau du petit Louis lui prédirent un destin fabuleux, d'autant qu'il était né le jour de saint Michel (29 septembre), ce qui le plaçait d'emblée sous l'égide de l'archange protecteur de la France et de la monarchie - un jour, il porterait le collier de son ordre (3)
En général, on ne sait rien sur l'enfance des grands personnages de cette époque-là. Pourtant, on peut essayer de dire quelques mots sur celle de La Trémoille, car Jean Bouchet y consacre de longs développements. Bien sûr, son texte s'avère plus moral qu'historique, dans la mesure où il imite Plutarque, et que tous les actes de l'enfant préfigurent les hauts-faits du héros. Mais tout ne sort pas de son imagination.
Louis grandit à Bommiers, en compagnie de ses nombreux frères et sœurs (4), et aussi des jeunes garçons que les familles alliées aux La Trémoille avaient envoyés faire leur éducation nobiliaire auprès de Louis Ier. Il faut donc imaginer une bande nombreuse d'enfants qui vivent ensemble et jouissent apparemment d'une très grande liberté. Jean Bouchet explique comment très vite le jeune Louis devint le chef de cette bande turbulente, dont la principale activité consistait à jouer à la guerre et à chasser. Malgré l'aspect très conventionnel du texte, on a bien l'impression que ces gamins étaient plus ou moins livrés à eux-mêmes et ne bénéficiaient d'aucune éducation digne de ce nom.
Dans la société aristocratique, c'est en général entre 12 et 14 ans que le jeune garçon quitte le château familial pour aller servir comme page et parfaire son éducation militaire chez un autre baron, voire à la cour de France. Louis II suivit ce cursus d'une manière assez singulière.
Au début des années 1470, la révolte féodale grondait contre l'autorité de Louis XI, et les ducs de Bretagne et de Bourgogne menaçaient le royaume. C'est dans ce contexte troublé que Louis, alors âgé de 13 ou 14 ans, se dressa contre son père. Ce dernier, brimé par Louis XI, prenait naturellement le parti des mécontents, mais son fils, lui, affirmait vouloir servir la monarchie, et désirait se rendre auprès du roi. Devant le refus de son père, Louis II s'enfuit de Bommiers, mais il fut rattrapé en chemin par les gens lancés à sa poursuite (5). Cet épisode épique est confirmé par des documents d'archives (6) . La suite en revanche reste plus problématique. Alors que, toujours d'après Jean Bouchet, le père et le fils se disputaient, un messager de Louis XI se présenta et exigea que le garçon fût envoyé à la cour. Un grand honneur que le roi faisait à la famille, un honneur qui ne se refusait pas ; mais c'était aussi un moyen de pression. Le jeune Louis, page à la cour, devenait en même temps un otage de choix qui garantissait la neutralité politique de son père.
À la cour de France, Louis II trouva l'occasion de parfaire son éducation militaire et courtoise ; et son oncle, Georges de Craon, ministre du roi, pouvait efficacement l'aider et le soutenir. L'oncle voyait en lui le fils qu'il n'avait pas eu, et son successeur désigné à la cour ; le neveu voyait en Georges un modèle à suivre et un protecteur de premier plan. C'est certainement grâce à lui que le jeune homme put se distinguer et brûler les étapes du cursus honorum. Après 10 ans de service, en 1482-1483, un tournant radical intervint dans la carrière de Louis II. Son oncle, puis son père, et enfin le roi moururent successivement. Mais ils moururent trop tôt : Louis se retrouvait chef de la maison familiale, alors qu'il n'avait pas atteint sa majorité, qu'il n'était pas marié et qu'il n'avait obtenu encore aucune charge à la cour.
B - Mariage
Le fils de Louis XI, Charles VIII, n'avait que 13 ans, et c'est sa sœur aînée, Anne, et son beau-frère, Pierre de Bourbon-Beaujeu, qui exercèrent la régence. Mais, dans un contexte de fronde féodale, leur pouvoir demeurait fragile, et ils cherchaient des serviteurs fidèles : ce fut sans doute la chance de La Trémoille.
Anne de Beaujeu favorisa en effet la carrière du jeune homme en le faisant entrer dans le conseil du roi (novembre 1484). Mais pour mieux se l'attacher, elle lui proposa en mariage une de ses cousines, descendante, comme elle, de Saint-Louis : Gabrielle de Bourbon-Montpensier. Par ce mariage conclu le 28 juillet 1484, La Trémoille entrait dans la parentèle du roi. Un honneur immense.
Jean Bouchet présente ce mariage éminemment politique sous les couleurs de l'amour chevaleresque (7). Gabrielle de Bourbon habitait en Auvergne et Louis ne l'avait jamais vue. Ce qui l'inquiétait fort (peut-être craignait-il un piège : quelques années plus tôt, Louis XI avait ainsi marié une de ses filles, contrefaite, au duc d'Orléans, dans le but avoué de le priver de descendance).
Pour rassurer Louis II, on lui envoya d'Auvergne un petit portrait de sa fiancée. Ce portrait figure encore dans les collections de la famille Cependant, toujours insatisfait, Louis prit congé de la cour sous un prétexte quelconque, et, habillé en page, il alla directement en Auvergne, se présentant à Gabrielle de Bourbon comme son propre messager. Il eut la chance de lui parler seul à seule, et naturellement tomba sous son charme. Plus rien n'empêchait le mariage, puisque les deux jeunes gens se plaisaient. Selon des critères modernes, on aurait tendance à rejeter cette anecdote romanesque, et pourtant, à quelques détails près, l'histoire est authentique.
En effet, peu après son mariage, Louis II intenta un procès à sa belle-famille. Un mémoire juridique, qui fait le point sur leur litige, raconte sans fioritures le fameux voyage en Auvergne. Le texte déclare que La Trémoille « entendoit trouver moien de veoir ladite dame pour par aprés prendre terme et assignacion de besongner oudit traicté ; mais toutesfoiz, combien qu'il fust en habit dissimullé pour veoir ladite dame, il fut descouvert et declairé. Item, et a ceste cause, fut ledit Sr de La Tremoille soudainement mené oudit chastel d'Escolle devers lesdits contes, ou incontinant on traicta dudit mariage ». Les Montpensier, voyant que les jeunes gens « s'entreplaisoient tres fort », conclurent en toute hâte le mariage, ce qui permit de gruger La Trémoille qui ignorait tout de la coutume d'Auvergne. La dot que reçut Gabrielle de Bourbon était ridicule, et quand, après son mariage, il s'en rendit compte, il engagea cette procédure, avec succès !
Le texte confirme l'histoire du travestissement, et en montre les limites, car La Trémoille n'a trompé personne. Le conte de fées débouchait sur un marché de dupes. Mais il y eut amour et ce point paraît essentiel, car contrairement à ce qu'on lit d'habitude, amour et mariage, même dans la haute noblesse, n'étaient pas forcément incompatibles (8).
Avec ce mariage s'achève la « jeunesse » de Louis II La Trémoille, désormais chef du clan familial. C'est de cette époque-là que date son premier portrait, attribué à Benedetto Ghirlandaio, un peintre florentin qui travaillait chez les Montpensier .
Portrait de Louis II de La Trémoille, attribué à Benedetto Ghirlandaio, vers 1486 (Chantilly, Musée Condé, inv. 158. Photo du Musée)
Les premiers pas
L'ascension politique de La Trémoille se déroula à une vitesse étonnante : en quelques années, l'ancien otage de Louis XI devenait un proche de Charles VIII, et l'un de ses principaux chefs de guerre. Dès 1484, il siégea au conseil du roi. En avril 1485, Charles VIII accepta d'être le parrain du premier enfant du couple, qui s'appela donc Charles, mais la grande affaire des La Trémoille à cette époque consistait à récupérer l'héritage de Thouars, confisqué par Louis XI. La question, particulièrement épineuse, va se dénouer à l'occasion de la guerre civile qui commence alors.
A - La guerre folle (1485-1488)
En effet, la révolte féodale qu'on craignait depuis longtemps, éclata en 1485. Anne de Beaujeu dut faire face à une coalition hétérogène de grands barons, réunis autour du duc d'Orléans, le futur Louis XII, et du duc de Bretagne. Les conjurés cherchaient aussi des appuis du côté de l'Angleterre, de l'Espagne et de l'Empire, mais ils se débrouillèrent si mal que les contemporains eux-mêmes parlent d'une « guerre folle ».
À l'été 1485, les Beaujeu décidèrent de prendre les rebelles par surprise, et une petite armée partit s'emparer des domaines du duc d'Orléans. La ville d'Orléans, sans chercher à résister, ouvrit ses portes au roi. Le duc s'enferma dans Beaugency, et en septembre, La Trémoille en personne vint l'en déloger. C'est le premier succès personnel du jeune homme, qui fêtait précisément ses 25 ans.
Après de longues trêves, la guerre reprit en 1487, au sujet de la Bretagne. Après la disparition du duché de Bourgogne (1477), il s'agissait de la dernière principauté indépendante dans le cadre du royaume de France. Une raison largement suffisante, aux yeux d'Anne de Beaujeu, pour lui casser les reins. Mais c'était aussi la base arrière de tous les rebelles à son autorité.
Les opérations furent préparées avec soin, et au printemps 1487, trois corps d'armée entrèrent simultanément en Bretagne, conduits respectivement par Guichard d'Albon de Saint-André, La Trémoille et Gilbert de Montpensier, son beau-frère. Les Français ne rencontrèrent pas vraiment de résistance, et ils eurent alors l'idée d'en finir avec la Bretagne, en assiégeant Nantes, où s'étaient réfugiés le duc et ses meilleures troupes. Mais la ville, remarquablement fortifiée, résista. Et après 6 semaines de siège, voyant venir l'hiver, l'armée française, malade et affamée, leva le camp.
B - La guerre de Bretagne (1488-1491)
La guerre n'était pas finie pour autant. Pendant l'hiver, les Bretons avaient reconquis tout le terrain perdu, et à la cour de France, on avait besoin d'un chef pour rétablir la situation. La Trémoille devint lieutenant général, alors qu'il n'avait que 28 ans. Sa campagne est exceptionnellement bien connue, car on a conservé une grande partie de sa correspondance pour cette année-là (9).
Pendant plus d'un mois, on le voit préparer la logistique nécessaire à une armée d'environ 15 000 hommes. Lorsqu'il s'estima prêt, au début d'avril, il se mit enfin en marche, et au lieu de pénétrer en plein cœur du duché, il préféra réduire l'une après l'autre les places-frontières, de façon à assurer ses arrières.
En quelques jours, il prit Châteaubriant, dont il rasa le château (23 avril), Ancenis (19 mai), puis, après une trêve, Fougères (19 juillet). Cette dernière place ouvrait la route de Rennes, et du coup, l'armée bretonne, jusque-là très passive, essaya de coup, l'armée bretonne, jusque-là très passive, essaya de lui barrer le passage. La rencontre eut lieu le 28 juillet, à Saint-Aubin-du-Cormier. Le combat ne dura que quelques heures : après un duel d'artillerie, les deux infanteries s'entrechoquèrent ; les Bretons prirent un moment l'avantage, mais la cavalerie lourde française les chargea sur le flanc et les mit en déroute. Parmi les prisonniers figurait le duc d'Orléans.
A vrai dire, les résultats matériels s'avéraient assez maigres : l'armée bretonne n'était pas réellement anéantie, et les villes tenaient toujours pour le duc. Mais les Bretons étaient démoralisés. La Trémoille essaya d'en profiter pour faire capituler Rennes sans combat, mais les bourgeois firent preuve de fermeté, et il renonça à faire un siège qui menaçait de s'éterniser comme celui de Nantes l'année précédente. En revanche, l'intimidation réussit mieux à Saint-Malo, qui passait aussi pour imprenable (13 août). La Trémoille promit aux Malouins de respecter la ville, mais procéda au pillage « légal », en confisquant les armes, les marchandises et tous les biens entreposés par les Bretons qui croyaient la place inexpugnable. Après ce désastre financier, les Bretons demandèrent la paix et durent signer le traité du Verger (20 août). Traité déshonorant certes, mais qui n'entraînait pas pour autant l'annexion du duché.
La Trémoille, grand vainqueur de la campagne, ne fut pas consulté à propos de ce traité, car il encourait une semi-disgrâce. Ses succès lui avaient valu de solides ennemis à la cour, et le roi, épris de justice, ne lui pardonnait pas le pillage de Saint-Malo.
Le traité de 1488 ne réglait d'ailleurs aucun problème. Et la guerre reprit dès l'année suivante, mais sans La Trémoille. À l'hiver 1490-1491, la duchesse Anne, seule héritière de la Bretagne, se maria par procuration avec l'empereur Maximilien : cette alliance, qui menaçait le royaume de France, entraîna une riposte immédiate. Le roi se souvint alors de La Trémoille et lui confia la mission d'en finir avec les Bretons.
La guerre fut rapidement menée : en mars 1491, Nantes tomba par trahison aux mains de La Trémoille qui occupa ensuite tous les ports de la côte sud, où les Anglais avaient commencé à débarquer des troupes. La Bretagne, exsangue, n'avait plus la force de résister. Une fois ses arrières assurés, La Trémoille commença le très long investissement de Rennes, occupant méthodiquement bourgs et villages de la région. En novembre, ayant perdu tout espoir, les Bretons négocièrent la paix. Une paix qui passait par le mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne au château de Langeais, le 6 décembre. La duchesse, qui détestait La Trémoille, réussit à exclure celui-ci de la cérémonie.
C - Thouars
Le principal bénéfice de ces campagnes bretonnes consiste pour La Trémoille dans la restitution de la vicomté de Thouars (22 septembre 1488). En effet, Marguerite d'Amboise, lors de son mariage en 1446 avec Louis Ier, lui avait apporté en dot de très nombreuses terres autour de ladite vicomté. Mais Louis XI avait confisqué cet héritage poitevin, et le couple n'en avait jamais profité. Il est impossible de revenir ici sur le détail d'un procès qui dura près de trente ans, mais Louis II ne put obtenir gain de cause qu'en raison de la très grande faveur dont il jouissait à la cour. Et toute sa vie, il va arrondir son pré carré jusqu'à devenir l'un des plus puissants princes territoriaux de l'Ouest de la France.
Thouars servira désormais de « capitale féodale » à sa famille. On a beaucoup de mal à imaginer le château tel qu'il existait avant le XVIIème siècle. Entre 1488 et 1492, il y eut de très importants travaux de rénovation, car depuis 1470, les bâtiments n'étaient plus guère entretenus. La Trémoille fit apparemment construire diverses ailes dans le goût nouveau, ainsi qu'un terrain pour jouer à la paume. Et Gabrielle de Bourbon s'attacha à créer un cabinet de verdure dans l'enceinte du château : au centre de ce jardin, elle avait fait édifier une fontaine monumentale, dont l'eau montait sous pression depuis le Thouet.
Mais de tout ce que firent les La Trémoille, seule la collégiale subsiste de nos jours. Les travaux commencèrent en 1503, la charpente fut posée en 1507, les premiers vitraux en 1511. En cours de route, on était passé du style flamboyant au goût Renaissance.
L'église symbolisait bien sûr la mainmise des La Trémoille sur Thouars et sa région : sa flèche se voyait de très loin, et ses caveaux permettaient d'en faire une nécropole princière.
D - Le Voyage de Naples
La Bretagne à peine pacifiée, Charles VIII eut l'idée d'une expédition lointaine et, aux yeux de tous, parfaitement chimérique. La conquête du royaume de Naples, sur lequel il avait des prétentions dynastiques. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le roi, accompagné de toute sa cour et d'une armée assez réduite, traversa l'Italie à la fin de l'année 1494 et s'empara de Naples, sans coup férir, en février 1495 (10).
Au cours du voyage, La Trémoille conduisit diverses ambassades. C'est lui, par exemple, qui négocia auprès du pape Alexandre VI Borgia, le passage du contingent français par Rome (l'armée y entra le 31 décembre). À Rome, La Trémoille mena d'ailleurs ses propres affaires - il voulait par exemple créer un pardon à Thouars.
Les Français restèrent trois mois à Naples, pour se reposer et mettre en ordre la nouvelle province. Trois mois de vacances et de tourisme. C'est en fait le voyage de retour qui devait s'avérer le plus hasardeux, car en mai 1495, toute l'Italie s'était liguée contre l'envahisseur français, et le roi dut se hâter de rentrer sous peine de se retrouver bloqué à Naples par un ennemi dix fois supérieur en nombre.
Cette route du retour fut émaillée d'événements extraordinaires.
Ainsi, au sortir de la Toscane, il fallut traverser les Apennins, massif montagneux très escarpé : or, les chevaux étaient incapables de tirer l'artillerie et les boulets de canons, vitaux pour l'armée. La Trémoille donna l'exemple et, à la tête des mercenaires suisses, porta les boulets et tira les énormes pièces. Pour encourager les hommes, il faisait jouer du tambour et dépensait le vin sans compter. À la fin de l'épreuve, nous racontent les chroniqueurs, il avait tellement sué au soleil qu'on aurait dit un « More » (Ier juillet). Le 6 juillet 1495, l'armée de la Ligue se présenta devant les Français, à Fornoue, un village situé au bord d'une rivière. Face aux 9 000 cavaliers français, on compte 26 000 hommes. La bataille allait être d'une exceptionnelle violence. Les Italiens essayèrent de ruser et attaquèrent les arrières des Français, mais (manque de chance !) la rivière grossie par des orages emporta une partie des cavaliers italiens. La Trémoille, qui dirigeait l'arrière-garde, chargea à son tour et parvint à dégager le roi -contribuant ainsi d'une manière décisive à la victoire.
Les Français passèrent donc, mais en abandonnant leurs bagages, et l'on sait par le maître d'hôtel de La Trémoille, que celui-ci perdit toutes ses affaires, ses vêtements, sa vaisselle, son bassin de barbier (il ne pourra plus se faire raser) et les reliques que lui avait confiées sa femme !
L'homme mûr
Au retour d'Italie, La Trémoille, comblé d'honneurs, était devenu l'un des hommes les plus importants du royaume, et pourtant son avenir restait incertain.
A - Mort de Charles VIII
Le 7 avril 1498, Charles VIII mourut accidentellement à Amboise : La Trémoille, premier chambellan, dut évidemment prendre en charge une partie de ces obsèques qu'on avait voulu grandioses. C'est un cortège de 10 000 personnes qui quitta Amboise à pied pour conduire à Saint-Denis la dépouille du roi (le voyage devait durer presque un mois). La Trémoille marchait juste derrière le cercueil, en brandissant la bannière royale…
Mais il dut rejoindre ensuite à Reims celui qui allait succéder au défunt, le prince qu'il avait autrefois vaincu et humilié à Saint-Aubin-du-Cormier, l'ancien duc d'Orléans. Contre toute attente, celui-ci pardonna à La Trémoille en prononçant la célèbre formule : « Le roi de France ne connaît pas les injures du duc d'Orléans ». Cette phrase, peut-être apocryphe, a contribué à la légende de Louis XII (11).
En tout cas, un mois après le sacre (27 mai), La Trémoille reçut confirmation de toutes ses charges et privilèges, et le roi lui confia même une première mission de confiance : négocier à l'amiable son divorce d'avec Jeanne le Boiteuse, dont il ne pouvait avoir d'enfant. D'après Jean Bouchet, La Trémoille s'en alla tenir à Jeanne un discours pâteux, et n'obtint qu'une réponse cinglante. La fille de Louis XI refusait de divorcer, et le nouveau roi dut négocier avec le pape Alexandre VI qui, pour des raisons sordides, accéda à sa requête (12).
Le remariage de Louis XII et d'Anne de Bretagne fut célébré dans la chapelle du château de Nantes, le 8 janvier 1499, et cette fois-ci, La Trémoille y tenait sa place.
B - La conquête de Milan
Louis XII considérait le duc de Milan, Ludovic Sforza, comme un ennemi personnel. Le nouveau roi revendiquait le duché de Milan, sous prétexte qu'il descendait d'une Visconti. Dès l'été 1499, il envoya outre-monts une armée qui conquit le Milanais. Tout semblait aller pour le mieux, mais au cours de l'hiver suivant, le duc rentra chez lui en chassant les Français.
En plein hiver, Louis XII confia la reconquête du pays au meilleur général disponible : Louis de La Trémoille (29 janvier 1500). Celui-ci ne débordait pas d'enthousiasme, mais il ne pouvait refuser une charge aussi prestigieuse, et il passa les monts, dès que les cols furent dégagés, en mars. Tout se joua en fait très vite : début avril, La Trémoille vint mettre le siège devant Novare que défendait Ludovic Sforza en personne. Le 8 avril, les deux armées s'affrontèrent sous les murs de la ville, mais la chevalerie française enfonça les rangs adverses qui se replièrent en désordre. La nuit suivante, les troupes milanaises se débandèrent complètement, et le duc, qui essayait de s'échapper, déguisé en moine, fut démasqué. La Trémoille l'expédia sous bonne garde en France. Détail amusant : d'après Jean Bouchet lorsque Louis XII reçut la nouvelle, il alla trouver Anne de Bretagne pour lui dire : Madame, croyez-vous bien que monsieur de La Trémoille ait prins Loys Sforce ?» Sa responce fut que non… » »« Car Anne gardait rancune à La Trémoille, l'ancien vainqueur des Bretons ».
La guerre se termina donc plus vite que prévu : toutes les villes, y compris Milan, ouvrirent leurs portes aux Français, mais il restait encore beaucoup à faire, dans un pays désorganisé, hanté par des bandes de pillards et de soldats en maraude. La Trémoille dut tout reprendre en main, et il le fit avec une poigne de fer.
Dès juin, le duché retrouva un semblant d'ordre. De tous côtés, on s'attendait à voir La Trémoille prendre le gouvernement de la nouvelle province, mais il déclina les offres du roi et préféra rentrer chez lui. La Trémoille, qui devait si souvent guerroyer outre-monts, ne semble jamais avoir été sensible au mirage italien.
C - Fêtes à Thouars
La fin de l'année 1500 se passa dans des fêtes continuelles. La cour parcourait les châteaux de la Loire, et l'on décida alors de faire honneur au héros du moment. Le 13 novembre, le roi et la reine firent leur entrée dans Thouars. Et La Trémoille les y festoya fastueusement durant trois jours. On admira la nouvelle galerie et la fontaine monumentale qui venaient d'être édifiées dans le vieux château. Mais surtout l'on chassa dans les bois voisins. Les La Trémoille dépensèrent au cours de ces trois jours un millier de livres environ, ce qui correspondait à trois ou quatre mois de dépenses normales à Thouars.
La Trémoille ne négligeait pas non plus ses propres affaires, et il s'inquiétait fort de sa postérité : n'ayant qu'un fils, il s'occupa de le marier, très jeune, à une princesse richement dotée, Louise de Coëtivy (?-1553). La jeune fille était l'enfant unique de Charles de Coëtivy, comte de Taillebourg, et de Jeanne d'Orléans-Angoulême. L'union de deux enfants uniques promettait un bel héritage, mais en même temps, La Trémoille consolidait les liens qui le liaient à la famille royale (au sens large). En l'absence de tout dauphin, François d'Angoulême… D'ailleurs, lorsque Louise enfanta un fils, il eut pour parrain François d'Angoulême - comme Charles avait lui-même eu pour parrain Charles VIII.
Le contrat de mariage, signé à L'Île-Bouchard, le 7 février 1502, s'avère certainement moins romanesque que celui de Louis II, mais il donna lieu à de nouvelles fêtes, avec de la musique, des danses, un tournoi et même une représentation de farces. Peu après, La Trémoille emmena son fils à la cour, qui s'en allait passer l'été à Milan.
La faveur dont jouissait La Trémoille à cette époque semble immense, puisque, la même année, il reçut des mains de Louis XII les amirautés de Bretagne et de Guyenne. Ces charges, à la fois prestigieuses et lucratives, lui donnaient un droit de regard sur toutes les affaires maritimes (commerciales ou militaires) du littoral atlantique, des Pyrénées à la Normandie. Ce qui faisait de lui le personnage le plus important de la cour après le roi et son tout-puissant ministre, le cardinal d'Amboise.
D - Le rendez-vous de Parme
L'année 1503 en revanche marqua un coup d'arrêt dans cette carrière fulgurante. Louis XII, devenu duc de Milan, pensait à revendiquer aussi le royaume de Naples, et depuis 1500, des troupes françaises guerroyaient dans le sud de la péninsule. Mais sans succès notable : il fit donc appel une fois de plus à son meilleur général. Et au printemps 1503, La Trémoille reprit la route de l'Italie.
L'armée française et les contingents alliés italiens avaient rendez-vous à Parme, au début du mois de juillet. Mais, le 13, en plein conseil de guerre, La Trémoille fut terrassé par une attaque de fièvre.
Cette maladie résultait sans doute de l'insalubrité de la région, et d'après les remèdes qu'on lui donna, elle semblait combiner paludisme et dysenterie. Aucun remède n'était d'ailleurs efficace, et on tint le général pour perdu. Un ambassadeur italien nous décrit cette maladie heure par heure, et il note que, dans la nuit du 21 au 22 juillet, La Trémoille se mit à délirer : il n'a pas arrêté, dit-il, de répéter « la légation », et « 11 000 Suisses », puis il s'est écrié : « le roi m'a trompé, et lui aussi » (13). Par miracle, le lendemain, la fièvre tomba, mais La Trémoille, excessivement faible, décida de rentrer en France. Louis XII, qui ne se rendait pas très bien compte de la situation, refusa cependant cette « désertion », et l'on voit donc La Trémoille se traîner de château en château, pendant que l'armée française, sans véritable chef, hésite sur la marche à suivre. Ce n'est qu'en décembre qu'il put enfin rentrer en France, à petites étapes, laissant derrière lui une armée en pleine débandade.
L'expérience de 1503 reste sans aucun doute une étape essentielle de sa carrière et de sa vie. En quelques jours à peine, il connut la maladie, le délire et vit la mort en face, mais il n'eut pas seulement à lutter contre le mal, il se heurta aux hommes, à l'incompréhension de Louis XII et du cardinal d'Amboise, pendant que les autres capitaines du camp s'entre-déchiraient sous ses yeux. En réalité, toute la campagne fut perdue sans combat, et on ne peut en imputer la faute à La Trémoille. Malgré cela, lorsqu'il revint en France, il n'était plus le général invaincu, au prestige intact ; d'autres chefs allaient lui succéder outre-monts. Enfin, il mit plus de deux ans à se remettre, de sorte qu'après sa guérison, il n'était sans doute plus le même homme.
E - Le gouverneur Bourgogne En décembre 1506, le gouvernement de Bourgogne se trouva vacant, et La Trémoille qui avait regagné la confiance du roi, obtint cette nouvelle charge très prestigieuse, mais en même temps assez délicate, car la province n'était pas sûre. L'empereur Maximilien, et plus tard Charles Quint, héritiers directs des ducs de Bourgogne, rêvaient de la reconquérir ; et la population locale leur semblait plutôt favorable. C'est pourquoi le choix de La Trémoille, dont le nom restait aussi lié à l'histoire bourguignonne, n'était pas fortuit. Il fallait un homme fort, mais un homme en qui la province pût se reconnaître.
La Trémoille se rendit immédiatement à Dijon, où il fait une entrée triomphale, le 7 décembre 1506. Au cours de l'hiver, il inspecta les défenses des villes et des places-frontières. Au printemps suivant, alors que le roi repartait en Italie, mater la révolte de Gênes, La Trémoille, pour la première fois, resta en France. Peut-être ne se sentait-il pas suffisamment remis de sa précédente maladie pour retourner en Italie, peut-être aussi préférait-on le voir garder la Bourgogne, qui vivait sous la menace impériale. Auprès du roi, en tout cas, il laissa son fils Charles, âgé de 22 ans. Car désormais, il était temps de préparer sa succession politique, et la guerre en Italie présentait une excellente occasion pour son fils de se distinguer.
Si de manière générale, la campagne s'acheva sur un succès (Gênes se rendit presque sans combat), du point de vue des La Trémoille, elle fut moins glorieuse. Charles tomba gravement malade et ne participa aux événements que d'assez loin ; quant au frère cadet de Louis, Jean de La Trémoille, archevêque d'Auch, qui allait à Rome recevoir un chapeau de cardinal, il mourut subitement. L'air de l'Italie se montrait réellement néfaste pour les La Trémoille.
F - Les années de confusion
La fin du règne de Louis XII est marquée par de longues guerres confuses, avec de nombreux retournements d'alliances et des victoires illusoires. Les La Trémoille jouèrent un grand rôle dans ces conflits, mais on ne peut détailler ici toutes leurs actions.
En 1509, La Trémoille et son fils combattirent avec le roi contre l'armée vénitienne et participèrent à la grande victoire d'Agnadel. Victoire sans lendemain, puisque l'année suivante, le pape Jules II forma une coalition antifrançaise avec Venise, les Cantons suisses, l'Angleterre, l'Espagne et l'Empire. La guerre reprit donc, d'abord victorieuse en 1511-1512, puis de plus en plus désastreuse.
À cette époque-là, La Trémoille s'occupait de mettre en défense les frontières du royaume, la Bourgogne bien sûr, mais également la Normandie, où le roi l'envoya, au printemps 1512, afin de prévenir un débarquement anglais. Il semble qu'il ait profité de cette mission pour faire les premiers repérages pour un port que le roi pensait créer à l'embouchure de la Seine - projet qui devait aboutir, quelques années plus tard, en 1517, à la fondation du Havre… La Trémoille, amiral de Bretagne et de Guyenne, pensait aussi à prendre la tête d'une flotte destinée à ravager les côtes anglaises.
Mais il dut regagner en toute hâte la Bourgogne menacée par les Suisses : en quelques semaines, il entreprit de restaurer les murailles des villes, de les garnir en hommes et en armes, alors qu'il ne recevait de la part du roi ni aide ni argent. Durant l'hiver 1512-1513, La Trémoille mena encore une ambassade à Lucerne pour essayer de renégocier l'alliance suisse, mais sans aucun succès.
Au printemps 1513, Louis XII le chargea de reconquérir le Milanais perdu l'année précédente et occupé par les Suisses. Mais l'expédition s'acheva sur un nouvel échec. Alors que La Trémoille se préparait à assiéger Novare, son camp fut attaqué une nuit par surprise. Les chroniqueurs décrivent tous un combat nocturne presque à l'aveuglette, juste éclairé par les lueurs des canons qui tirent au hasard (6 juin 1513) (14).
G - Dans Dijon assiégé
La Trémoille dut battre en retraite, et le roi, furieux, refusa de le recevoir. Mais l'année n'était pas finie ! Les Suisses, enhardis par leurs succès, décidèrent d'attaquer la Bourgogne, et vinrent mettre le siège devant Dijon, que défendait La Trémoille en personne.
A l'automne 1513, la France se trouvait menacée sur toutes ses frontières : les Impériaux alliés aux Anglais avaient attaqué la Picardie, et ils comptaient faire leur jonction avec les Suisses sous Paris. Louis XII, acculé, ne pouvait envoyer le moindre renfort à La Trémoille qui dut se défendre avec les moyens du bord, et de faibles troupes (600 hommes d'armes, 3 ou 4 000 fantassins).
Déployant des efforts gigantesques, il transforma Dijon en une sorte de camp retranché : la ville fut divisée en quartiers militaires, les bourgeois enrôlés dans un service de guet armé. Pour éviter que les Suisses ne puissent vivre sur le pays, il fit raser les faubourgs et pratiqua la tactique de la terre brûlée.
Le 8 septembre, alors que les travaux de fortification restaient inachevés, les envahisseurs, forts de peut-être 30 000 hommes, parurent devant Dijon… La ville semblait perdue. Les Suisses disposaient d'une imposante artillerie avec laquelle ils pilonnèrent les vieilles murailles, jour et nuit. Le 10 septembre, ayant ouvert une grande brèche, ils se préparèrent à l'assaut. Le lendemain, un dimanche, malgré le bombardement, toute la population dijonnaise parcourut la ville en procession derrière une antique Vierge noire, Notre-Dame de l'Apport.
Une démarche religieuse apparemment efficace, puisque le 12, quand La Trémoille chercha à renouer un contact avec les Suisses, ceux-ci acceptèrent soudain de négocier, et avec une déconcertante facilité, on arriva à trouver un accord dès le lendemain. En échange de la levée du siège et de la fin immédiate des hostilités, on prit divers engagements - la renonciation de la France au duché de Milan et une indemnité de guerre qui se montait à 400 000 écus d'or, dont 20 000 payables immédiatement. Une somme colossale à première vue, mais bien légère quand on pense à ce qu'aurait coûté le sac d'une ville comme Dijon. Il est probable que les Suisses hésitèrent avant d'assaillir une place que La Trémoille défendait avec détermination ; les rapports que le gouverneur avait reçus semblent montrer aussi que les assaillants se trouvaient à court de vivres et n'avaient guère envie de poursuivre leur campagne pendant l'hiver (15).
Cette négociation sauvait sans doute le royaume d'une ruine totale, mais le roi désavoua son gouverneur, refusant même de ratifier le traité qu'il jugeait déshonorant. La Trémoille dut aller plaider sa cause à Paris, et lorsque, le Ier janvier 1515, Louis XII mourut subitement, la question du traité de Dijon restait pendante.
Les Dijonnais attribuèrent en tout cas le salut de leur ville, moins à la froide détermination et l'habileté diplomatique de leur gouverneur qu'à l'intercession de la Vierge. Aussi le musée des Beaux-Arts de Dijon conserve-t-il comme ex-voto une immense tapisserie, consacrée aux diverses péripéties du siège, qui accorde une place centrale à la procession et à l'apparition de la Vierge dans le ciel de Bourgogne (16).
 Vue générale de la tapisserie de Dijon, vers 1515-1520 (Musée des Beaux-Arts de Dijon, Conseil d'Administration 1445). Photo du Musée.
L 'automne et l'hiver d'un prince
A - Le désastre de Marignan
De l'avènement du roi François à la bataille de Pavie en 1525, La Trémoille arriva à conserver sa position éminente à la cour de France. Ces dix années parmi les plus brillantes du règne furent pour lui des années de doute et de détresse.
La première mission que s'assigna François Ier consistait à reprendre possession du Milanais, toujours occupé par les Suisses. Personne en Europe ne pensait qu'il arriverait à réorganiser le royaume, à mettre sur pied une armée et à passer les monts avant l'été. C'est pourtant ce qu'il fit.
Le 13 septembre 1515, c'est à une armée puissante que ces « vilains vachers » de Suisses (comme les appellent les chroniques du temps) se heurtèrent à Marignan : la bataille dura deux jours avec une violence inouïe, et pour la première fois depuis un siècle, l'infanterie suisse fut écrasée. Cette victoire eut un immense retentissement, qui s'est perpétué jusque dans nos manuels scolaires. Mais c'est au cours de celle-ci que Charles de La Trémoille, le fils unique de Louis, reçut une blessure mortelle. Pendant que toute la cour célébrait la victoire, La Trémoille dut porter le deuil et écrire à sa femme, qui reçut la nouvelle huit jours plus tard. Le cadavre du prince fut embaumé et envoyé à Thouars, où il arriva en novembre.
Tandis que le cortège funèbre regagnait la France à petites étapes, La Trémoille resta auprès de François Ier en Milanais : l'on n'avait pas le temps de pleurer les morts, il fallait au plus tôt exploiter la victoire. La Trémoille s'occupa donc, comme 15 ans auparavant, de remettre en état la province épuisée par la guerre, et dans sa tournée des places-frontières, il se fit accompagner par un certain Bayard … En décembre, il négocia une entrevue du roi et du pape Léon X : la rencontre déboucha sur le concordat de Bologne, qui allait redéfinir les rapports entre la monarchie française et la papauté jusqu'à la Révolution. La Trémoille profita d'ailleurs de l'occasion pour obtenir du pape une bulle de privilèges pour la collégiale Notre-Dame du château de Thouars : l'église se trouvait placée sous la dépendance directe du Saint-Siège, et, durant certaines périodes, ses visiteurs bénéficieraient d'une rémission plénière (15 janvier 1516).
C'est en ce mois de janvier 1516 que le roi, sa cour et La Trémoille rentrèrent enfin en France. Louis II retrouva Thouars après un an d'absence. Le château portait bien sûr le deuil de l'héritier mort à la fleur de l'âge.
Il lui restait cependant François, son unique petit-fils, mais l'enfant maladif ne semblait pas devoir survivre bien longtemps. Pendant que son père et son grand-père combattaient en Italie, une fièvre maligne s'était emparée de lui, et cette maladie continua à l'affecter en 1516-1517, avec des hauts et des bas. La Trémoille avait fait venir à son chevet des médecins de tout le royaume, mais il avait lui-même perdu tout espoir. Un de ses familiers écrit à cette époque qu'il « en a prins merveilheusement grand merancollie »17. Et La Trémoille écrit lui-même : « Je suis si las, si triste et si tres maigre que je ne sçay que dire. Vous savez la perte que j'ay faicte, et encores mon petit garson a tous les jours sa fiebvre ; toutesfoiz, il a bon appetit, car il menge bien et dort bien, et sa fiebvre passee, il fait aussi bonne chiere comme moy, et n'y cognoistriez riens. J'espere que Dieu me le donnera » (18).
Pourtant, en 1516, La Trémoille continuait à exercer ses activités de courtisan et de gouverneur, séjournant assez peu à Thouars, où sa femme qui, d'après Jean Bouchet, se consumait de chagrin, finit par mourir, le 30 novembre 151619. Les époux ne devaient plus guère s'entendre, Gabrielle reprochant à son mari la mort de leur fils, et Louis reprochant à sa femme son infécondité.
B - Louise de Valentinois.
Jean Bouchet explique que La Trémoille, inconsolable, porta la deuil de Gabrielle pendant trois ans, et qu'en fin de compte il éprouva le besoin de se remarier, sur le conseil de ses amis, afin de mieux assurer sa postérité. Le rhétoriqueur ment en fait sur toute la ligne, car La Trémoille avait tellement hâte de se remarier qu'il n'attendit pas trois mois pour le faire et qu'il faillit le faire en plein carême. Il avait jeté son dévolu sur une femme très jeune et très riche, Louise de Valentinois, produit unique du malheureux mariage de César Borgia, duc de Valentinois, avec Charlotte d'Albret. Née vers 1500, elle n'avait donc pas plus de 17 ans, quand La Trémoille en avait 56 ou 57. Le Ier mars 1517, l'affaire était conclue, mais le mariage fut repoussé au 17 avril, et la noce se fit en présence de François Ier.
Gabrielle de Bourbon avait pour aïeul Louis IX, le saint roi ; et Louise, Alexandre VI Borgia, le pape maudit. Joli jeu de contraste…
Ce fut pour La Trémoille une nouvelle jeunesse, même si le mariage resta stérile. On le voit dans ces années-là très actif à la cour. François Ier l'honorait de sa confiance et vint même lui rendre visite à Thouars en février 1518. En juin 1520, malgré son âge, Louis II participa au camp du Drap d'or et jouta à plusieurs reprises contre des chevaliers anglais.
C - Guerre froide en Bourgogne
L'action la plus originale que La Trémoille mena au début du règne de François Ier se situe en Bourgogne. Le gouverneur se plaisait beaucoup dans sa province, et il prit d'ailleurs tellement de goût pour les vins de Dijon qu'en 1518, il importa des milliers de plants bourguignons pour renouveler son vignoble thouarsais.
Mais la situation politique exigeait aussi sa présence, car le pays, annexé depuis 1477, penchait du côté de l'Empire. La situation s'avérait d'autant plus complexe que la comté de Bourgogne (la Franche-Comté) appartenait toujours à l'Empire. On peut parler d'une véritable « guerre froide » en Bourgogne au temps de La Trémoille. La configuration géo-stratégique - un même pays artificiellement partagé entre deux blocs antagonistes - évoque d'emblée d'autres temps. S'il n'y eut jamais de guerre ouverte entre les deux provinces, en revanche on usa de toutes les armes de l'ombre : la propagande, "l'intox", l'espionnage et la corruption - des armes que le « chevalier sans reproche » apprit rapidement à maîtriser.
La mise en défense de sa province était certainement son souci majeur : il supervisa la modernisation des fortifications, veilla à la bonne tenue de ses troupes, mais il mit aussi sur pied un réseau d'espionnage extrêmement efficace. Il avait des informateurs partout, à Dijon même, où la population s'agitait beaucoup, mais également de l'autre côté de la frontière : il avait réussi à soudoyer un des secrétaires du maréchal (le gouverneur militaire) de la Franche-Comté, ce qui lui permettait de connaître le moindre mouvement de l'adversaire. Et il envoyait de très réguliers rapports d'information au roi. Pour inquiéter ses ennemis et masquer la faiblesse de ses effectifs, La Trémoille organisait sans cesse des mouvements de troupes, déplaçant les mêmes soldats d'un château à un autre, comme si de nouvelles forces arrivaient sans cesse. Les Francs-Comtois semblent avoir pratiqué la même tactique, d'où une tension permanente.
Les services de La Trémoille pouvaient s'enorgueillir d'avoir déjoué un complot contre François Ier, dont on retrouve l'écho dans une nouvelle de L'Heptaméron. Un comte allemand, Guillaume de Fürstemberg, qui venait proposer ses services au roi, devait en réalité l'assassiner pour le compte de Charles Quint. Mais La Trémoille, grâce à ses agents, put mettre en garde le roi, qui déjoua les ruses du spadassin. Fiction ? Le problème se posait aux érudits, mais la BNF conserve plusieurs lettres inédites de La Trémoille, datées de l'été 1521, qui dénoncent justement ce complot. Le comte avait eu la mauvaise idée de venir en France en passant par la Bourgogne, et La Trémoille, qui le tenait pour suspect, fit même enivrer un de ses serviteurs pour lui soutirer des renseignements. Un tel réseau d'espionnage était unique dans la France de l'époque, voilà pourquoi il attira l'attention de Marguerite de Navarre (20).
D - L'embrasement
À partir de 1521, la guerre reprit en Europe entre François Ier et Charles Quint, tandis qu'Henri VIII hésitait entre les deux camps. Cette guerre fut longue, discontinue et désordonnée, mais de plus en plus âpre et cruelle. Une guerre épuisante, car il n'y eut pas de succès décisif avant Pavie.
La Trémoille participa à ces campagnes dans le nord de la France, en Champagne et en Picardie. Si, en 1521, le Milanais fut à nouveau perdu, La Trémoille, avec des troupes très faibles, arriva à barrer l'entrée du royaume aux Anglais et aux Impériaux, en 1521, 1522 et 1523.
Absorbé par ces problèmes de diplomatie et de stratégie européennes, il négligea presque complètement ses affaires familiales, au point qu'il n'assista même pas au mariage de son petit-fils avec Anne de Laval. L'affaire de ce mariage, bien documentée, ne manque pas d'intérêt, car Louis avait laissé à son héritier une très grande liberté. Bien sûr, il avait fait les préliminaires indispensables : il avait rencontré en personne le comte Guy XVI de Laval et s'était mis d'accord avec lui sur les clauses d'un éventuel contrat, mais avant de rien conclure, il voulait que son petit-fils rencontre la jeune fille et la juge à son goût. Le jeune homme, aussitôt après l'avoir vue, écrit d'ailleurs à son grand-père qu'il la « trouve taryblemant a sa fanstesye » (21).
L'entrevue a quelque chose de romanesque, et on ne parle presque pas d'argent dans l'affaire. En fait, La Trémoille, qui possédait déjà la fortune et le pouvoir, désirait avant tout que son petit-fils, de santé fragile, fabriquât rapidement des héritiers (il avait 16 ans) ; et pour cela, il n'avait besoin que d'une femme belle, avenante et bien formée, car ce sont là choses qui aident…
Stratégie payante : en décembre 1522, La Trémoille avait enfin un arrière-petit-fils, prénommé Louis en son honneur. Le nom ne se perdrait donc pas.
E - La dernière marche (1524-1525)
À l'été 1524, commença la dernière campagne de La Trémoille, alors âgé de 63 ans. Le connétable de Bourbon, devenu lieutenant général de Charles Quint, avait élaboré un plan original : il devait envahir la Provence, tandis que les Anglais attaqueraient à nouveau la Somme, et l'empereur, le Languedoc. Le Ier juillet, Bourbon franchit le Var et, le 19 août, il mit le siège devant Marseille. La Trémoille, rappelé de Bourgogne, rejoignit l'armée royale à Lyon. C'est lui qui négocia avec le légat pontifical le passage des Français par Avignon.
Pendant ce temps, le connétable de Bourbon se heurtait à la défense énergique de Marseille, et au bout de 40 jours il finit par lever le siège. François Ier n'avait pas osé risquer la bataille rangée, mais en septembre, les Français se lancèrent à la poursuite des Impériaux qui battaient en retraite, et ils franchirent les Alpes à leurs trousses. En octobre 1524, La Trémoille, à la tête d'un petit détachement, entra dans Milan qui lui avait ouvert ses portes. Il en serait le dernier gouverneur français.
La situation était cependant loin d'être brillante : la peste ravageait la cité, et le roi préféra aller attaquer Pavie, où s'étaient réfugiés les débris de l'armée impériale, et les Français, de ce fait, hivernèrent en rase campagne, dans un lieu froid et malsain. Le siège de Pavie, mené contre l'avis de La Trémoille et des vieux capitaines, se termina en queue de poisson. Après quatre mois d'inaction, à l'aube du 24 février 1525, des troupes impériales réussirent à prendre plus ou moins par surprise le camp français.
François Ier, averti dans la nuit de l'imminence d'une attaque, était déjà équipé, ainsi que tous ses barons, dont La Trémoille. Il crut pouvoir en finir avec une grande charge cuirassée, d'un goût tout à fait chevaleresque. Les cavaliers passèrent devant les canons français, dont le tir dut cesser, et enfoncèrent la cavalerie impériale, mais se retrouvèrent soudain devant mille arquebusiers espagnols, qui se tenaient embusqués. En moins d'une heure, tout fut joué, le roi était capturé, et sa noblesse, fauchée.
La Trémoille, tué par un coup d'arquebuse, gisait parmi les morts. Ses gens purent cependant racheter son cadavre, qui fut convoyé à Thouars, où on l'enterra solennellement, le 27 avril 1525. Le soir même de la cérémonie, on apprenait le retour de François, l'unique petit-fils de Louis II, qui, capturé lors de la bataille, avait payé rançon.
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